Michel de Certeau, le voyage de l'œuvre

"Notre lieu est le monde" (Jerónimo Nadal s.j.)

Biographie

MicheldeCerteauMichel-Jean-Emmanuel de la Barge de Certeau naquit le 17 mai 1925 à Chambéry (Savoie), premier-né d’une fratrie de quatre (trois garçons, une fille). Son père Hubert, un ingénieur qui géra ensuite un portefeuille d’assurances, appartenait à la petite noblesse savoyarde ; fils unique, qui n’avait guère connu son père, il fut élevé par sa mère veuve, ce qui explique probablement certains traits de son caractère ; sa mère, Antoinette de Tardy de Montravel, d’une famille du Dauphiné, perdit sa mère assez tôt et resta liée à son seul frère, devenu bénédictin à l’abbaye de Solesmes (Sarthe). Ainsi les deux parents de Michel avaient partagé l’expérience douloureuse d’un deuil familial dans leur enfance. L’été, toute la famille s’installait dans sa propriété de campagne près de Saint-Pierre d’Albigny (Savoie), la ferme attenante était louée à un fermier qui y vivait à l’année avec sa famille. Les enfants des deux familles participaient un peu aux travaux de l’été et partageaient leurs jeux de plein air, dans un mélange de proximité, de respect mutuel, et de distance sociale qui prolongeait la tradition de l’Ancien Régime. Certeau demeura très attaché à la vieille demeure familiale comme aux montagnes alentour. La maison  associait à un corps de bâtiment du XVIIe siècle une construction harmonieuse et massive, subsistant d’une chartreuse du XVe siècle. Vers la fin de son adolescence, il fut attiré par la vie monastique des chartreux, leur règle rigoureuse, la radicalité de leur solitude soutenue par  un minimum de liens communautaires  – il choisit plus tard d’entrer dans la Compagnie de Jésus, dont le fondateur Ignace de Loyola et les premiers membres, en particulier Pierre Favre, puis Pierre Canisius, avaient été très liés aux Chartreux à Paris comme à Cologne, etc.

Après avoir accompli, comme interne dans des collèges catholiques (l’un diocésain en Savoie, l’autre mariste à La Seyne-sur-Mer près de Toulon dans le Var),  le cycle de l’enseignement secondaire (avec, comme matières principales, le latin, le grec et l’allemand, puis la philosophie en classe terminale), il entra à l’Université et suivit pour un temps la tradition médiévale de la peregrinatio academica, quand les étudiants allaient de ville en ville en quête de grands maîtres. Son adolescence, dans les années sombres de la Seconde Guerre, l’avait fait réfléchir sur la responsabilité de chacun, sur les limites d’une adhésion consentie aux institutions et aux autorités. Il ne devait jamais l’oublier. En ces années-là, il avait lu avec passion l’œuvre tout entière de Montesquieu et l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert dans leurs éditions originales, grâce à la bibliothèque familiale héritée d’un aïeul partisan des Lumières.

Les circonstances l’ayant privé de la liberté de voyager, au sortir de la Guerre il eut soif de connaître d’autres espaces, de « respirer une bouffée d’air frais hors de son milieu provincial » comme il le dira plus tard. Il fit alors de longues randonnées solitaires à bicyclette, dormant à la belle étoile, se nourrissant frugalement de pain, de fromage et de chocolat (une douceur introuvable pendant la Guerre), buvant l’eau des sources ou des fontaines publiques, lisant et annotant un livre, méditant. Sans itinéraire bien établi, il allait à l’aventure, s’arrêtant ici ou là, sur la place d’un village reculé, séduit par la beauté de la lumière, la musique des voix, la quiétude d’un jour d’été. Il s’asseyait et dessinait la façade d’une petite église médiévale, ou la fontaine de l’abreuvoir, tout en observant l’activité des villageois. Il raconta avoir goûté ces  jours de pensive retraite, « loin du bruit du monde », mais « dans le monde », pour reprendre des expressions familières  aux auteurs spirituels du XVIIe siècle. J’y reconnais en préfiguration le goût de l’observation des gens et des pratiques ordinaires qui inspirera L’Invention du quotidien (1980).

IDebolezzaDelCredereDès ce temps-là, il se soumit volontairement à une discipline du corps et de l’esprit, pour faire le meilleur usage du temps et de l’énergie qui lui seraient accordés. Il avait eu assez tôt  conscience de la fragilité de la condition humaine, même s’il eut en général une très bonne santé jusqu’au diagnostic soudain, en juillet 1985, du cancer qui devait l’emporter quelques mois plus tard. Jusqu’alors, il fit montre d’une rare résistance physique, enchaînant les longues heures de travail, jour et nuit, les voyages, la participation active à d’innombrables groupes de recherche. Aussi chargé que fût son emploi du temps, il trouvait toujours le moyen d’accueillir un visiteur, d’écouter ses questions, de lire ses textes, comme si chacun  d’eux était un messager attendu de longue date. Il avait appris la frugalité en matière de repas, de repos, de sommeil, d’abord en lisant vers ses douze ans  une vie ancienne d’Aristote, puis au séminaire dans les apophtegmes des Pères du Désert. Il pratiquait cette frugalité en tout lieu, sans ostentation, avec une élégance discrète. Dans cette manière de faire, il n’y avait ni un discours moralisateur ni le moindre mépris à l’égard du corps. L’ascétisme relevait pour lui du domaine privé, il écartait les questions sur ce sujet en répondant avec son « sourire mystique » (comme disaient ses étudiants californiens) que ce n’était pas l’objet d’un championnat. Plus tard, quand j’ai lu les Constitutions  jésuites et les grands textes de la spiritualité ignatienne, j’ai reconnu dans son style de vie la marque silencieuse de cette tradition.

   Son principal excès concernait son rythme de travail, il passait de longues heures sur ses livres, ses manuscrits, la préparation de ses cours, il lisait de près et commentait avec délicatesse les textes reçus de ses amis et compagnons, ou de ses étudiants. Il semblait toujours étonné quand à ses côtés quelqu’un ne pouvait pas suivre le même rythme et réclamait une interruption, un délai. Mais bientôt, un éclair de joie dans les yeux,  il acceptait de bonne grâce, disant que c’était une excellente idée, que d’ailleurs il avait un autre texte à terminer pour le lendemain, et il quittait le groupe pour retourner à son bureau. Après sa disparition, Marc Augé, alors président de l’École des hautes études en sciences sociales (l’institution où il enseigna ses derniers séminaires en décembre 1985), dessina en quelques mots son portrait : « C’était une intelligence sans peur, sans fatigue et sans orgueil ».

   Il étudia aux universités de Grenoble (Isère), de Paris et de Lyon entre l’automne 1943  et le printemps 1950, obtenant une licence de lettres classiques et de philosophie, hésitant sur la voie à suivre. À Paris, au Collège de France, il fut l’un des rares auditeurs de Jean Baruzi sur la littérature mystique, une expérience inspiratrice dont il devait se souvenir dans sa propre lecture des mystiques du Siglo de Oro  (voir  La Fable mystique, I, 1982, et II, 2013).  Durant ses années de formation, il suivit aussi le cycle des études canoniques dans les séminaires de l’Église catholique. Il se sentait appelé au service de Dieu, mais cherchait une règle de vie et un modèle communautaire à la mesure de son exigence intérieure. Après une première année d’université à Grenoble (où il courut la montagne pour porter des messages à des groupes de résistants), il choisit le Séminaire des Messieurs de Saint-Sulpice, installé à Issy-les-Moulineaux, une proche banlieue de Paris ; il y séjourna en 1944-1945, il y retourna en 1946-1947 après une nouvelle année passée à Grenoble, et le quitta  avec une licence canonique de philosophie scolastique.

Il se transporta alors au Séminaire universitaire associé aux Facultés catholiques de Lyon, qui offrait un solide programme d’études bibliques et de théologie. À Lyon, il entra en relation avec Henri de Lubac, un jésuite déjà connu par ses livres et pour son rôle dans la Résistance spirituelle. Il rencontra alors d’autres jésuites qui passaient dans la résidence de Fourvière : les uns se préparaient à partir pour de lointaines missions (en Chine, dans les deux Amériques, à Madagascar, au Proche-Orient), les autres en revenaient, tous partageaient toutes sortes d’informations et de récits sur les événements politiques, les transformations sociales en cours, les débats de l’après-guerre. Il fut impressionné par cette alliance ignatienne entre l’action et la contemplation, entre la vie intellectuelle et l’engagement dans le siècle, par la mobilité de ces religieux entre tradition et modernité, entre l’ici et l’ailleurs, par leur ouverture d’esprit, leur  souci du monde contemporain. Bientôt il eut le sentiment d’avoir trouvé son « lieu naturel » (au sens aristotélicien) et décida d’entrer dans la Compagnie de Jésus après avoir obtenu sa licence canonique de théologie en juin 1950. Il rêvait d’être envoyé en Chine.

Il fut accepté comme novice dans la province jésuite de France le 5 novembre 1950 à Laval. En dépit de ses études antérieures, il ne fut pas dispensé du long cursus de philosophie et de théologie  imposé à tout scholasticus approbatus.  Il bénéficia seulement de raccourcis, mais il y eut d’abord deux ans de noviciat selon la règle, puis un an de juvénat encore à Laval. Bien  après, certains de ses premiers compagnons (entrés directement après le baccalauréat  à dix-sept ou dix-huit ans) se souvenaient combien sa maturité (il avait déjà vingt-cinq ans), son esprit brillant, son savoir et l’ampleur de ses lectures les avaient effrayés. Il n’était ni arrogant ni agressif dans la discussion et ne cherchait pas à rivaliser avec autrui, mais sa supériorité intellectuelle et son exigence intérieure étaient trop visibles pour être facilement acceptées par tous. Durant ce cycle d’études, le moment le plus fort fut, d’après ses récits, l’année 1953-1954 passée au Séminaire jésuite des Fontaines à Chantilly (Oise) quand il fut admis, avec les membres les plus avancés de sa promotion,  au programme spécial de philosophie centré sur Hegel : pendant un semestre, les happy few  passaient plusieurs heures par jour à lire de près et à commenter les textes de Hegel en version originale, sous la conduite de Joseph Gauvin. Plus tard, on l’entendit souvent redire sa gratitude à l’égard de Gauvin, « qui lui avait tant appris ». Ses études jésuites terminées sur une dernière année de théologie, il fut ordonné à Lyon le 31 juillet 1956 par Pierre,  Cardinal Gerlier. Dans l’intervalle, il avait aussi accompli le cycle requis des experimenta jésuites : service des malades dans un hôpital à Lille, catéchisme et prédication dans diverses paroisses, régence comme professeur de philosophie dans un collège jésuite (Vannes, Morbihan) en 1954-1955.

InventionChinoisIl espéra alors reprendre la préparation d’une thèse de doctorat sur saint Augustin, dont il avait esquissé le projet avant d’entrer dans la Compagnie. Depuis longtemps, il s’intéressait aux instruments conceptuels et au style d’écriture du principal Père latin (pace saint Jérôme et ses admirateurs). Il voulait montrer comment les décisions doctrinales d’Augustin avaient déterminé l’avenir de la chrétienté latine. Il faisait l’hypothèse qu’en choisissant et en isolant certains éléments du corpus théologique des Pères grecs, Augustin avait remodelé la théologie en une doctrine légaliste et pessimiste, qu’il avait jugée plus adaptée aux besoins d’une chrétienté latine peu éduquée et dont les institutions devaient beaucoup au droit romain. Il demeura toujours fasciné par le « remploi », ce recyclage transformateur des concepts, des institutions, des codes sociaux et des pratiques qui accompagne l’histoire des peuples dans la durée.

Il aima voyager en Amérique latine, à l’invitation d’abord du réseau jésuite, pour donner  séminaires et  conférences. Il découvrit ce continent en 1966, il y séjourna plus longuement en 1967, puis il y retourna souvent. Il aima tout particulièrement le Brésil et les Brésiliens. Le récit de voyage de Jean de Léry, Histoire d’un voyage faict en la terre du Brésil (Genève, 1578), lui inspira un chapitre remarqué dans L’Écriture de l’histoire (1975). Plus tard, il esquissa un projet de recherche sur les récits de voyage entre la France et le Brésil qu’il n’eut pas l’occasion de réaliser (j’ai édité ce projet dans un numéro de Representations, 1991, dédié à sa mémoire). Dans les pays latino-américains,  il appréciait l’esprit subtil et vif des intellectuels, il admirait la culture populaire et l’ingéniosité créative des pauvres. Il eut au Chili de nombreux amis, dont plusieurs jésuites engagés aux côtés d’Allende, et il suivit avec attention l’évolution politique et sociale du pays. En septembre 1973, au matin où l’Europe recevait la nouvelle du coup d’état militaire conduit par le général Pinochet, nous devions travailler ensemble. Il vint à notre rendez-vous, le visage sombre, disant : « Là-bas, c’est la fin. Ils vont le tuer [il s’agit d’Allende] et ils feront de même pour beaucoup de ses partisans », hélas sa prédiction se réalisa (voir son article sur le Chili in Projet,  décembre 1973).

Ce qui l’avait attiré dans son projet sur saint Augustin, ce qui eut tant de signification dans ses rencontres en Amérique latine, touchait un problème clé sur lequel il ne cessa jamais de réfléchir et de réunir des matériaux : comment est-il possible de réunir dans des communautés sociales durables des individus dont les intérêts sont opposés ? Comment construire une forme d’« union »  entre des personnes et des groupes séparés par leurs « différences » et décidés à les défendre ? De ces questions, on entend l’écho dans le sous-titre «  l’union dans la différence », donné à son premier livre pour le grand public (L’Étranger, 1969). Reprise sous un autre angle, la même question habite l’un de ses derniers textes, un rapport préparé pour  l’OCDE fin 1984 (texte édité dans La prise de parole et autres écrits politiques, 1994). Mais son travail sur saint Augustin fut bientôt interrompu et jamais repris, ses supérieurs ayant changé d’intention sur son avenir et lui demandant de s’investir dans un autre champ d’étude.

C’était l’époque où les jésuites de la Province de France lançaient un vaste programme de recherche sur les auteurs spirituels de la Compagnie dans son premier siècle (1540-1650), un travail qui devait  remettre en lumière la spiritualité ignatienne et dont Maurice Giuliani fut le principal animateur. Selon son vœu d’obéissance, Certeau accepta de bonne grâce cette nouvelle orientation. Pour approfondir ses connaissances sur les XVIe et XVIIe siècles, il fréquenta, à la Sorbonne,  des séminaires d’historiens  (à l’occasion celui d’Alphonse Dupront, assez longuement celui de Roland Mousnier) et surtout, à la Ve section (consacrée aux sciences religieuses) de l’École pratique des hautes études, le séminaire de Jean Orcibal, spécialiste reconnu du jansénisme. Sous la direction d’Orcibal, il obtint le diplôme de l’École pratique, puis il soutint en juin 1960 à la Sorbonne sous la direction d’Henri Gouhier une thèse de doctorat consacrée au journal spirituel de Pierre Favre.  Savoyard rencontré par Ignace de Loyola à l’Université de Paris, Favre (1506-1546) fut l’un des premiers compagnons jésuites. Du cercle des fondateurs, il fut aussi le premier à mourir d’épuisement et de pauvreté, après de trop nombreux voyages apostoliques entre l’Italie, la France, l’Espagne et l’Allemagne. Mais il laissa une marque profonde sur ses contemporains par sa direction des âmes, sa pratique des Exercices spirituels (Ignace lui faisait la plus grande confiance à ce sujet), les fragments de son journal. Il a été canonisé par le Pape François en décembre 2013.

InventionFolio1Après sa thèse sur Favre, une traduction savamment introduite et commentée du Mémorial, qui fut l’objet de son premier livre (1960),  Certeau se tourna vers un autre jésuite du premier siècle, une figure controversée, auquel il consacra des années de recherche et demeura toujours attaché. Ce Jean-Joseph Surin (1600-1665), originaire de Bordeaux, contemporain de Descartes, auteur d’une abondante œuvre de spiritualité, écrite en français dans une prose déliée et superbe, fut célèbre en son temps pour ses lettres de direction, dont les copies manuscrites ont circulé à travers tout le royaume et au-delà. Surin fut aussi dans les années 1634-1637 le fameux exorciste  des ursulines possédées de Loudun (ville située aujourd’hui dans la Vienne). Sur cette scène, il fut le seul exorciste à triompher des démons  de la prieure Jeanne des Anges, mais l’intensité de cette lutte le conduisit à la folie où il sombra pour de longues années. Pour Certeau, qui voyait en lui « l’un des plus grands mystiques du XVIIe siècle », Surin fut « à la fois le Don Quichotte et l’Hölderlin de  cette « aventure extraordinaire ». Les théâtres du diable sont également des foyers mystiques ».  Avant d’étudier l’épisode tragique de Loudun (voir La Possession de Loudun, 1970), Certeau avait fait surgir Surin d’entre les ombres, en éditant avec une minutieuse érudition le Guide spirituel (1963) puis une monumentale Correspondance (1966).

Son désir de comprendre l’étrange destin de Surin (et tout ce que la psychiatrie et la psychopathologie qualifiaient avec dédain de « phénomènes mystiques ») l’incita à fréquenter  le milieu psychanalytique très actif de Paris. Avec trois ou quatre autres jésuites, il fut parmi les soixante-dix ou quatre-vingts personnes qui participèrent à la réunion de juin 1964 où Jacques Lacan annonça  sa décision de fonder l’École freudienne. Sans avoir suivi une analyse, il acquit une connaissance approfondie de certains écrits de Freud (qu’il lisait le plus souvent en allemand) et demeura un membre actif du milieu lacanien. Il présenta et discuta plusieurs de ses travaux sur l’histoire de la mystique dans diverses rencontres de psychanalystes, il disait trouver parmi eux ses meilleurs interlocuteurs sur la mystique. Mais son intérêt pour Freud ne se limitait pas à l’interprétation des récits mystiques, il s’en inspira aussi dans sa réflexion sur l’historiographie, lui consacrant la quatrième et dernière partie de  L’Écriture de l’histoire (1975). Il continua d’ailleurs à discuter l’héritage freudien dans divers articles, que j’ai réunis dans Histoire et psychanalyse entre science et fiction (1987).

Il eut aussi bien d’autres activités, ses supérieurs lui ayant confié diverses fonctions d’édition dans les revues de la Compagnie, où il  publia de nombreux articles, chroniques et comptes rendus d’ouvrages. Il fut ainsi directeur-adjoint de la revue Christus  en 1963-1967 quand François Roustang en était le directeur. Il fut associé principalement à quatre revues :  Études, le mensuel de la Compagnie fondé en 1856, dont l’influence sur les questions de société, de politique et de culture générale s’étendait au-delà du milieu catholique; Christus, une revue trimestrielle créée en 1954 pour apporter aux  professeurs des collèges jésuites et à leurs anciens élèves les ressources d’une spiritualité ignatienne nourrie du passé et attentive aux réalités du présent; et deux revues savantes d’histoire religieuse et de théologie, la Revue d’ascétique et de mystique (qui deviendra en 1972 la Revue d’histoire de la spiritualité et cessera de paraître quelques années après), les Recherches de science religieuse alors dirigées par Joseph Moingt.  Dans ces deux dernières revues, il publia certains de ses meilleurs textes  sur l’historiographie ou sur l’histoire de la mystique.

Soit en raison de ses responsabilités éditoriales, qui lui demandaient de produire sur un rythme soutenu des articles informés sur des sujets variés, soit parce que ce mode d’écriture convenait bien à sa forme d’esprit, et probablement pour les deux raisons, il prit l’habitude de publier sous forme d’article  une première version d’une recherche au long cours, version qu’il retravaillait et remaniiait pour en faire un chapitre d’un prochain livre. Ce n’était pas qu’il fût incapable de construire un   projet de grande ampleur, ou de concentrer son esprit assez longtemps sur le même objet. La continuité et l’unité de sa pensée apparaissent à qui ne se laisse pas égarer par la diversité des disciplines traversées et des méthodes pratiquées. C'était chez lui une forme d’humilité, née de la conviction que toute réflexion se nourrit du travail et de l’attention de ceux qui vous entourent. C’est pourquoi il était toujours prêt à soumettre son travail à la critique d’autrui, toujours désireux de compléter ses informations et de discuter ses interprétations. « Rien de ce que j’écris n’est gravé dans le marbre », disait-il. Cette manière de procéder par versions successives fragmentées en une série d’articles était  liée au sentiment intérieur qui ne le quittait pas, mais dont il parlait fort peu, que le temps lui était compté, que la tâche commencée pouvait à tout instant s’interrompre par la défaillance du scripteur ou sous le poids des circonstances. Les destins de Favre, de Surin l’en avaient convaincu.

Des événements familiaux avaient renforcé cette intuition : Jean, son cadet de moins d’un an, officier sorti de Saint-Cyr, mourut dans un accident en service commandé en 1953 ; sa sœur, Marie-Amélie, qu’il aimait tendrement, disparut en 1966. Lui-même perdit un œil dans une collision automobile près de Chambéry en août 1967 : dans l’accident sa mère trouva la mort, son père qui conduisait en sortit indemne. Quand il revenait sur le souvenir des jours sombres passés à l’hôpital après l’accident, il disait qu’il avait craint d’être devenu idiot, et qu’il avait soupçonné son entourage de lui cacher la vérité. Il en avait vu la preuve dans ses vains efforts pour lire le livre qu’il avait emporté dans son sac pour cette courte visite en Savoie ; il avait beau faire, à ces pages imprimées il ne comprenait rien. Le livre en question , tout récent, était De la grammatologie de Jacques Derrida, on n’aura pas de peine à croire qu’il ne constituait pas le meilleur test de lecture pour un blessé souffrant de plusieurs fractures, opéré de la face, et se préparant à une opération délicate à l’œil.

Les « événements » de Mai 1968 devaient marquer un tournant décisif dans sa réflexion et son engagement public. Au trouble social dont chacun se demandait quelle serait l’issue, à l’inquiétude qui habitait le pays,  il répondit rapidement par une série d’articles dans les Études entre juin et octobre, réunis en un  bref ouvrage fin octobre. Son titre La prise de parole  et l’une de ses  phrases, « En mai dernier, on a pris la parole comme on a pris la Bastille en 1789 », allaient retenir l’attention des médias. Soudain, on l’invita de tout côté, à Paris, en province, pour des conférences, des émissions radiodiffusées,  pour participer à des commissions d’experts chargés de suggérer une réforme des universités, pour expliquer aux responsables des institutions l’insatisfaction et les désirs des jeunes gens descendus dans les rues. Désormais le temps de sa « vie cachée » était terminé, il entra définitivement dans sa « vie publique ». Il  circula dans des milieux sociaux plus éloignés de l’Église, fut associé à des réseaux intellectuels divers, devint un auteur courtisé dans les journaux et par les stations de radio. Sans l’avoir voulu, il changea de statut et devint une figure en vue sur la scène intellectuelle française. C’est alors qu’il se lia à une nouvelle génération de jeunes intellectuels, qui devaient ensuite faire de brillantes carrières: historiens tels  Roger Chartier (Collège de France), Dominique Julia (Médaille d'argent du CNRS),   Jacques Revel  (Président de l'EHESS), sociologues comme Danièle-Hervieu-Léger (première femme devenue Présidente de l'EHESS), etc.

TableBiblioCe furent ses années les plus créatives, quand il parvint à tisser ensemble tous ses talents : l’ampleur de ses lectures, la précision de son érudition, l’agilité de son esprit, la force de sa pensée, l’acuité de ses analyses critiques, l’éclat de son style. À partir de 1970, il publia livre sur livre : des livres d’histoire sur les démons et la possession, l’historiographie, la politique linguistique de la France révolutionnaire ; des analyses de la société contemporaine sur la culture populaire et les mass media, la vie quotidienne et les pratiques culturelles ; mais aussi, fidèle à son engagement religieux, des réflexions approfondies sur la situation du christianisme et l’histoire de la mystique.  Il ne cessa pas pour autant d’écrire de nombreux articles sur un rythme soutenu. Dans le même temps, il fut enseignant associé en divers lieux : à son séminaire de doctorat en théologie à l’Institut catholique de Paris (séminaire assuré de 1964 à 1978, année de son départ en Californie), s’ajoutèrent des cours et des séminaires dans les universités publiques créées en réponse à Mai 1968,  à Paris VIII-Vincennes en 1968-1971 (où Anne-Marie Chartier sur Jean de Léry et Elisabeth Roudinesco sur Freud et sa postérité suivirent son enseignement et en furent durablement marquées), puis plus longuement à Paris VII-Jussieu en anthropologie religieuse et culturelle. Dans cette dernière université, son séminaire d’anthropologie culturelle fut un lieu d’inspiration pour de nombreux doctorants et le laboratoire d’essai où sont nées les analyses de L’Invention du quotidien (1980) : Olivier Mongin, Patrick Mignon, Pierre Mayol, Yann de Kerorguen, Jean Francfort, Isabelle Orgogozo, João Fatela, Alfonso Alfaro devaient souvent redire publiquement leur dette à cet égard.  Sur son style d’enseignement inimitable, il s’expliqua après son départ pour la Californie (voir « Qu’est-ce qu’un séminaire ? », in Esprit, novembre - décembre 1978).  

Une offre inattendue lui fit quitter Paris : de 1978 à 1984, il fut Full Professor à l’Université de Californie (campus de San Diego) dans le Département de Littérature où l’avait précédé Louis Marin ( déjà reparti pour la Côte Est). Peut-être faut-il rappeler que les  intellectuels français circulant aux USA dans les années 1970-1980, comme Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Louis Marin, Michel Serres, etc., enseignaient dans les Départements de Littérature, plus ouverts aux débats d’idées et aux grands courants de la « philosophie continentale » que les Départements de philosophie ou d’histoire.

Cette expérience, hors de sa langue et loin du milieu parisien,  le marqua profondément, elle le familiarisa avec la production anglophone dans les sciences sociales et en philosophie, elle lui donna l’occasion d’enseigner brièvement à México où son passage suscita tout un courant de pensée parmi les historiens à l’Universidad Iberoamericana. Le séjour californien s’acheva sur son élection comme Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales sous l’intitulé « Anthropologie historique des croyances (XVIe-XVIIIe siècles) ». Il ouvrit son séminaire à l’automne 1984. L’été suivant fut consacré au traitement du cancer découvert en juillet. Il reprit son séminaire à l’automne 1985 et mourut chez lui au soir du 9 janvier 1986, faisant ses adieux aux plus proches avec une élégance souriante et sereine.

Une semaine après sa mort, l’un de ses anciens étudiants m’envoya un magnifique bouquet de fleurs blanches avec ces mots : « D’après saint Irénée de Lyon, la gloire de Dieu, c’est  l’homme vivant. Michel en fut la preuve ».